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La maison au bord de la voie ferrée


La langue française, plus indigente que l’anglais, use d’un seul terme pour évoquer à la fois l’habitation bâtie et le foyer. Point de home sweet home chez nous, c’est toujours de maison dont il s’agit, même quand le domicile en question se réduit à quelques mètres carrés sous les toits. Et de fait, je n’ai habité dans une maison, une vraie, que quelques années. Du plus loin qu’il me revienne s’affichent des images d’un appartement vétuste dans un immeuble sordide avec toilettes sur le palier. Des murs sales et écaillés, un lino beige et une cuisine jaunie dans laquelle un vieux poêle à charbon, puis une cuisinière à gaz,exhalait des parfums délicieux. Ces seules odeurs suffisaient à nous extirper d’un quotidien morne et miséreux, posé comme une verrue au milieu des villas cossues de la banlieue la plus chic de Paris. Mais au fond, peu importait. C’était la maison, le but ultime où l’on revenait toujours, qui nous réchauffait et nous protégeait. Où l’on vivait et où l’on mourrait, indifférent aux drames qui s’y jouaient comme aux joies qui l’illuminaient.
En grandissant, l’idée que je me faisais d’une maison s’était dessinée au hasard des rues bordées de grandes bâtisses datant du début du siècle (pas celui-ci, l’autre), et d’autres promenades en bord de mer, admirant les grandes bauloises élégantes aux volets clos, qui disparaissaient un peu plus à chacune de mes vacances, faisant place au béton et au plexiglass d’immeubles prometteurs de bonheur pour tous.
De ce mélange des genres était née une vision de la maison parfaite, aux toits multiples et pointus, aux fenêtres biscornues, au porche orné de colonnades de pierre ou de bois. Et c’est ainsi que je l’ai reconnue, la première fois que je l’ai vue. C’était MA maison, celle qui m’attendait, tapie dans l’ombre intime. Ce fut aussi la première fois que j’entendis parler d’Edward Hopper*.
Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait vrai. Je l’avais déjà rencontrée avant, sur les bobines noir et blanc d’un film d’horreur**, mais je n’avais pas fait le rapprochement tant ma construction mentale était en couleur. Elle se cachait sans doute aussi dans la représentation que je me faisais de Manderley***, sans que je me l’avoue.
Mais ce jour-là, elle m’est apparue dans toute sa splendeur, objet de désir et de secrets jusque dans ses moindres détails. J’ai parcouru avec délices ses lignes baroques, qui s’opposaient à la froide horizontalité de métal du chemin de fer, admiré le cadrage en contre-plongée, quasi cinématographique, intriguée par ces ombres aperçues à une fenêtre du premier étage, qui ouvraient le champ de tous les possibles, de tous les mystères.
Je me suis attardée encore et encore sur cette page d’un ouvrage d’art dans cette bibliothèque presque déserte dont le silence renforçait encore ce sentiment d’étrange et de déjà vu, comme si elle était vivante, ogre prêt à m’engloutir.
Un jour j’irai à New-York juste pour elle. Je m'assiérai face à la toile, et je sauterai à pieds joints dedans, tenant la main du ramoneur****. J’irai danser au bord de ses cheminées rouges. Un jour… en attendant, je reste chez moi, et même si c’est tout petit, même si un éléphant y serait bien encombrant*****, c’est ma maison.

* Edward Hopper, peintre réaliste américain du début du XXème siècle, spécialiste des scènes de vie des petites villes américaines, dont les toiles expriment la nostalgie d’une Amérique passée, le contraste entre la nature et le monde moderne, donnant le sentiment du vide et de l’isolement à travers ses personnages esseulés et mélancoliques. House by the Railroad est un de ses chefs-d’oeuvre.
** Psychose, d’Alfred Hitckock. Le maître du suspense s’est beaucoup inspiré de cette maison dans ses différents films (cf. aussi l’hôtel de Vertigo, l’école des Oiseaux, Rebecca…)
*** Manderley, la maison de Rebecca, adaptée par Hitchkock d’un roman de Daphné du Maurier
**** clin d’oeil à Marry Poppins et à Bert le ramoneur
***** Le petit Prince, de Saint-Exupéry