Dégustation


Aujourd'hui j'ai participé à une dégustation. De vins. Ç'aurait pu être du foie gras ou du pain d'épices, mais voilà, l'aiguille de la loterie s'est arrêtée sur les dives bouteilles. Vins tranquilles, c'était écrit sur le papier. Alors j'ai jugé tranquillement, assise sur ma petite chaise, ces messieurs si tranquilles.
Ne vous méprenez pas, je n'étais pas condescendante, sûre de mon goût avant que d'avoir goûté. Juste heureuse, entourée d'un vigneron en disponibilité de service et de deux lycéens fiers d'être là, sérieux et appliqués.
Onze bouteilles, blancs, rosés et rouges. Marmandais, Duras et Buzet- nous ne l'avons su qu'après. Des vins honnêtes, francs. Qui font ou feront les tables de gens tout aussi honnêtes, d'ici ou d'ailleurs.
Alors j'ai commencé à juger, avec enthousiasme. Après tout j'étais venue pour ça. Reluquer la robe, caresser le velours ou la soie chatoyante.
Humer le nez. Respirer la beauté, se faire un peu voleuse. Regretter les pudeurs. Attendre l'abandon.
Et puis la bouche. Qui se prend ou se donne. Espérer la longueur, telle une performance. Renier le bois joli. Soupeser le tanin, critiquer le trop de... Attendre la fraîcheur, crucifier la verdeur. Laïusser sur le fruit, évoquer la rondeur... Aimer ou détester, jouer les indifférentes.
Pour l'essentiel les mots firent bon sens, traduisant les sentiments sans gargarisme maniéré.
Et nous avons noté -notre rôle sur la grande scène du bien. Au moins ce fut juste. Chacun son total et son ressenti. Sans préjuger des autres. Chiffres additionnés, classement à l'équité irréprochable, médailles aux reflets dorés et argentés. La satisfaction de l'ouvrage accompli, une visite plus tard je suis rentrée chez moi, bardée de fatigue et de certitudes.
Et puis... le texte s'est affiché sur l'écran du téléphone. Sans illustration racoleuse. Sans ces moments de bonheur d'habitude incarnés par le petit bonhomme dégingandé. Juste des mots, qui frappent en plein coeur. K.O. debout, regard figé sur le linoleum de la cuisine. Vertige.
Qu'ai-je jugé ce matin ? La fidélité du vigneron qui donne sa peau à la vigne ? L'angoisse quand une machine se retourne ? L'amertume des larmes un samedi matin où son monde explose avec une chaudière ? La fatigue et la sueur... harassé, la chair meurtrie, la peur au ventre du gel et de la grêle -frêle carcasse vaincue par le ciel, se relevant encore et toujours ?
Ai-je su déceler dans chaque gorgée l'espoir de la vendange, l'assurance que la cuvée sera belle ? L'ouvrage sans cesse remis sur le métier, le corps qui ploie, l'amour qui rompt parfois ?
Qui suis-je pour lâcher une sentence ? Faire tomber le couperet ?
Dehors le vent se déchaîne. Il va pleuvoir. La nuit convoque les éléments. Tire le fil ténu qui nous suspend. Vanité balayée, tourbillon de feuilles mortes.
Ce soir je sais. La vigne ne pleure pas qu'au printemps. Son sang s'écoule au fond des verres. A qui sait écouter elle raconte une histoire, elle dit ses peines et ses blessures. Les saisons implacables. Murmure aussi la patience de l'homme -au sens latin du terme, les doigts noueux, le dos courbé. L'ombre de la cave et le soleil poudroyant l'air. Le secours d'une main tendue pour qu'en dépit de tout s'accomplisse le miracle.
Et l'ombre du vigneron alourdit le reflet, offrant au vin l'humanité -ce supplément d'âme qu'aucune grille de notation ne quantifiera jamais.


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