Mi café, mi café...


Le café est une histoire d'amour un peu borderline, une addiction dont on ne guérit pas, prêt à toutes les compromissions, pourvu qu'on ait l'ivresse. Là où le thé languissant s'épanouit dans une longue attente mêlée de rêverie, le petit noir est une fulgurance, un rendez-vous de porte cochère, une passe rapide et brutale dans les toilettes d'une boîte de nuit. C'est une femme qu'on suit dans la rue, guidé par son parfum lourd et enveloppant. Parce que c'est d'abord de ça dont il s'agit. Cette odeur qui emplit la pièce de désir. Qui s'enroule autour de vous comme le serpent sussurrant à l'oreille d'Eve dès le premier jour.
Vous l'avez compris, je n'évoque pas là le breuvage fadasse qui s'écoule goutte à goutte de la cafetière filtre de grand-mère, ni le jus de chaussette cher aux nord-américains, servi en pinte dans des gobelets dont la taille indique d'emblée qu'entre qualité et quantité le choix est fait. 

Mais bien plutôt cet arôme puissant, à la fois simple et complexe, si chargé d'humeurs et de promesses. Initiant le manque. D'abord les vibrations du moulin qui remontent comme une onde le long du corps. Les mains qui tremblent, le lent déglutissement de la gorge tandis qu'on glisse le porte-filtre dans l'encoche de la machine. Le regard fixé, dans l'attente du liquide chaud qui coule en flots saccadés dans le creux de la tasse. Trop court ou pas assez. Expresso ou ristretto. Macchiato pour les amateurs. Jusqu'à l'instant délicieux où l'on porte les lèvres. L'or brun qui roule sous la langue, brûlant une bouche qui en redemande, étonnée comme la première fois que ce soit déjà fini. Quémandant la dernière goutte. Frustrée de la fugacité de l'instant. Au point d'y revenir, cherchant l'amertume sous la crème légère de la percolation, la rondeur d'une torréfaction torride, la sueur du brûleur, l'éclat luisant de l'anthracite scrutant la pénombre...


En cela le café -mon café, est italien, définitivement. Loin des rives du Bosphore où l'on prend son temps, de ce breuvage épais qui rythme les heures alanguies en terrasse. Il est Marcello et Anita dans la fontaine de Trevi. Cette envie soudaine, irrépressible, ce ruissellement qui emporte tout.
Il est cet accent chantant qui vous caresse à chaque mot, le sourire ravageur du barista qui vous fait exister dans la lumière du petit matin piazza Navona. Qui fait de tous vos réveils des vacances romaines dès qu'il est tiré. Dont la seule présence vous ramène à la vie, quand les premiers pas sur le carrelage froid de la cuisine semblent une montée vers l'échafaud du quotidien.
Mais ce café-là peut-il lutter contre les sirènes du progrès et du profit ? Il semble avoir perdu sa magie, comme une maîtresse qu'on ne désire plus que par habitude, quand la mécanique du corps remplace celle du coeur. Parce qu'au nom de la facilité et d'un bien-être pensé et formaté pour nous le rituel est aujourd'hui plus rapide, moins érotique. Un simple cône qu'on introduit, la résistance d'un instant en abaissant la poignée jusqu'à l'enclenchement, un clac sec et indigent. La dose emprisonnée dans un préservatif aux reflets métalliques, version pornographique cheap d'un acte désormais aseptisé. Exit le fauteuil en rotin, on consomme safe, affalé sur un siège en plastique à l'allure uniformisée, siliconé comme une prostituée ukrainienne. 

On ne se lève plus dans le soleil latin, on s'enfonce vite dans la grisaille, au milieu des capsules de couleur aux noms menteurs, alignées comme des balles. Le percolateur est devenu un revolver qui tue nos rêves. Et ce N, ajouté par l'industriel de la malbouffe comme un trait de génie, a commencé d'instiller lentement le dégoût, de tuer le désir.

Il n'est pas loin pourtant, à portée de main. Il suffit de tendre l'oreille pour entendre grésiller les grains qui brûlent lentement, de humer pour sentir l'odeur flotter dans l'air, d'humecter ses lèvres pour retrouver l'alchimie.
Quelques enchanteurs résistent à l'envahisseur, hommes de bonne volonté, bâtisseurs d'un temps retrouvé. Il suffit de chercher un peu pour trouver leur trace, petits cailloux semés dans une jungle que Tricatel lui-même n'aurait pas imaginée. Alors, on y va ? On suit le chemin ? Venez, je vous donne la main !


Posts les plus consultés de ce blog

La nostalgie du livre de cuisine

L'adieu

Coup de vent sur Donostia