Je sème, tu sèmes, on s'aime...


Et surtout elle sème, Caroline Miquel. Des graines comme autant de bonheurs éparpillés dans l'herbe de sa prairie. Un joyeux désordre apparent, où elle seule reconnaît ses petits, au coeur d'un mandala de 11 mètres par 11 -11 rayons au long desquels s'alignent piquets de bois et bambous suspendus.

Au bout d'une route improbable, passé le petit pont, qui finit sa course en chemin tortueux plus propice aux chèvres qui gambadent qu'à la voiture qui cahote. Un pays imaginé, peuplé d'elfes et de dragons, d'oiseaux et d'insectes, bruissant du vent et du clapotis de l'eau toute proche, à quelques kilomètres de la grande ville. Où la serre s'appelle Mary Poppins et le chien Marcel. Avec pour seuls voisins un héron et d'autres maraîchers au bois joli, qui remplissent leurs caisses de fleurs à manger.
Où l'on ne serait pas surpris de croiser Peter Pan sautillant d'un arbre à l'autre.
Dans ce monde à part, ce jardin inspiré comme elle aime à l'appeler, flotte un je ne sais quoi qui vous tourne autour, s'enroule entre vos jambes, vient vous chatouiller les narines et sussurer à votre oreille. Une onde qui remonte depuis vos pieds -parce que bien sûr vous avez tombé les chaussures comme on se défait d'une vieille chemise ou d'une peau trop grande, joyeusement, pour mieux s'ancrer dans la terre noire et légère. Sentir cette nature qui vous enveloppe, se fondre dans ce grand tout dont vous pressentez qu'il vous dépasse.
Alors vous vous laissez aller, et pendant que le regard scrute l'invisible entre les plants dont les fruits commencent à s'arrondir, vous écoutez Caroline, fée clochette du lieu, parler à ses bébés et vous expliquer le pourquoi du comment. Comment elle est arrivée là, quelles forces mystérieuses l'ont poussée à réciter ce chapelet de semences, où les grains se comptent par centaines -600 pour les seules tomates. Tout ça en espagnol puisque Florencia et Diego, venus d'Argentine découvrir le domaine, ne parlent pas le français. Il y a d'ailleurs de la magie dans ce moment un peu surréaliste où  malgré des souvenirs incertains -ou peut-être justement à cause- les mots prennent une autre dimension, ouvrent la porte du merveilleux.
Et d'un coup tout est clair. Rien n'est hasard. La route fut longue, depuis le soleil du midi, pour délaisser fouets et casseroles et venir là où tout commence. A l'origine du monde, quand de la graine naît le fruit délicieux.
Parce qu'au milieu des courges de Siam, des basilics pourpres et des fenouils bronze, partout, à l'envi, la tomate s'offre au soleil et à la convoitise. Bien sûr, les belles sont naissantes, frêles globes suspendus au velours de la tige, dévoilant timidement 50 nuances de vert, parfois mâtiné de noir. Les caprices du ciel, ou sa volonté, n'ont pas aidé cette année, et Mary Poppins a gardé ses jupes baissées plus que de coutume. Mais ça y est, l'été est là. Dans trois semaines le mandala fera danser le rouge, le jaune et le bleu. Ces arceaux sur lesquels veillent dragon ou génie, feront à qui sait les écouter, l'offrande de chairs délicates dont le goût vous ramène à l'enfance -à ce temps où l'on prenait le temps, aux aguets des moindres signes envoyés par la vie foisonnante, où l'on croquait à pleines dents les noires de Crimée, les coeurs de boeuf ou les cornues des Andes, tièdes encore de la journée, laissant couler le jus sucré au coin des lèvres, tacher la robe, émue de tant de bonheur.

Bien sûr j'aurais pu vous parler de biodynamie, de calendrier, de lunes -qu'ils doivent être beaux sous la lune, et frémissants de leur mystère, ces jardins-là. J'aurais pu vous expliquer l'herbe et l'arrosage, la silice dans le sol, les laitues rouges qu'on laisse monter pour en recueillir la graine, la corde enroulée autour des pieds de courge, toujours dans le même sens, pour les laisser accrocher leurs vrilles au tunnel de maille sans casser leurs fleurs. Evoquer l'écologie et le durable, le choix de laisser décider la nature et de la servir au lieu de la contraindre. La qualité de la terre, la sueur et le dos courbé. Il y a tant de manières de regarder à travers le prisme, mais la lumière s'y réfracte toujours à la fin. Alors avant de revenir, j'ai choisi de vous offrir mon regard sur l'intimité du lieu, dans ce qu'il recèle de plus rare : une promesse de tomate.


Un grand merci à Caroline Miquel de m'avoir accueillie dans ses Jardins Inspirés, au Taillan Médoc. Caroline cultive avec amour un grand nombre de variétés de tomates, de courges, mais aussi des fèves, des choux, des fenouils, des physalis... et tant d'autres fruits et légumes qui s'épanouissent dans cet univers et donnent le meilleur pour finir sur les meilleures tables de la région. 
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