L'étrangère



Aujourd'hui je suis morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.* En tout cas aujourd'hui c'est officiel. Acté. Verrouillé. Je suis morte aux impossibles jardins, aux promesses qui n'engageaient que moi. Je suis morte à la joie -futile. Il fallait bien, à la fin. Que tout ça s'arrête. Que je reprenne le cours de ma vie. Celui qui s'était arrêté il y a quelques mois et qui, après s'être presque tari, était sorti de son lit. Un long cours jusque là si tranquille, devenu torrent, dans un joyeux bruit de fureur, un tourbillon de légèreté, pour venir s'échouer dans une vallée de larmes.
C'est très drôle d'ailleurs, cette phrase qui m'est venue d'un coup, en écho à une autre, celle d'un de mes maîtres, Camus, et pas n'importe laquelle, ni n'importe quel livre, peut-être parce qu'in fine je suis toujours une étrangère, où que je passe. Ce mot qui résonne avec un drôle d'accent, auquel le s méridional vous claque à la figure, vous ramenant indéfectiblement à votre condition de juive errante.


Cette phrase reprise à charge contre une bleuette, peut-être pas si bleuette que ça finalement -en tout cas mieux armée que son apparente fragilité laisse à penser. Et je suis tombée dedans. J'ai foncé, droit devant. Avec l'entièreté, l'absence de recul, qui me caractérise. Toujours prête à prendre les armes pour qui j'aime, pour les causes que j'épouse. En sachant très bien que rien n'est tout noir ni tout blanc, que les frontières sont bien plus floues. Qu'en l'occurrence, aussi aigri soit-il, l'autre ne méritait pas ça. En tout cas pas ce jour-là. Blurred lines... ces lignes de démarcation d'une chanson dont j'ai défendu l'indéfendable esprit. Parce que l'air était entraînant et le chanteur beau à tomber avec son sourire ravageur et son corps de rêve.


Je ne regrette rien, ni ce que j'ai écrit, ni ce à quoi j'ai cru. Mes mots n'étaient pas si mauvais, du moins je veux le croire pour ne pas mourir une autre fois. J'ai beau être comme les chats, mon capital de vies n'est pas illimité, et le temps s'avance. Quant à mes croyances, elles ont eu le mérite d'exister, de m'avoir fait sentir vivante, même si ce n'était qu'un artifice de marionnettiste.


J'ai besoin d'un nouveau souffle. Au sens propre. D'une autre alma, d'une autre nourriture. Qui me fasse avancer. Qui fasse sens. Et je n'arrive pas à en dessiner les contours. là encore les lignes sont floues, entre ce à quoi j'ai renoncé, pour être meilleure, et ce à quoi j'aspirais peut-être. Une erreur de casting en quelque sorte. Que je ne peux rattraper à aucun titre, mais en aurais-je envie d'ailleurs ? Envie d'une vie de mensonge, où j'errerais de pince-fesses en invitations, à courir après des sacs remplis de friandises et de bouteilles que je m'empresserais d'ouvrir le lendemain, pour submerger avec une fierté de façade mon renoncement à toutes les valeurs qui sont les miennes ? Je n'en suis pas sûre, mais c'eût été confortable. J'avais fait le plus difficile, ce n'était plus qu'une question de mois.

Et l'on m'a fait me regarder dans la glace. Je m'y étais déjà penchée, une lassitude face au mensonge à la petite semaine, à l'hypocrisie d'un vendeur de notoriété illusionniste dont les manières commençaient à me crisper, une certaine lucidité sur les acteurs d'un milieu auquel je n'appartenais pas vraiment, pas encore. Mais là on m'a fait me courber jusqu'au miroir. Avec raison d'ailleurs, j'en reste encore convaincue. Et par une cruelle et banale péripétie, une peccadille qui a pris d'un coup plus d'importance que de raison, j'ai pris une décision qui a changé le cours de mon existence. Passée l'occupation du changement, les détails triviaux des conséquences d'un départ, je me suis retrouvée alors face à un miroir qui ne reflétait plus rien. Dont le tain inexistant me montrait un univers dans lequel je n'existais pas. Une fois de plus. A force les ressorts se détendent. Alors je me suis accrochée à une illusion. La vôtre, chers contacts. Comme à une bouée. Une bouée de plomb m'a-t-on dit aujourd'hui ? Oui, quelque part, en ce sens qu'elle m'a emportée dans un tourbillon, une existence de façade faite de bons mots factices et de plaisanteries pas toujours très fines, au milieu desquelles j'essayais de distiller ce que je savais faire de mieux, cuisiner. Et quelquefois, de moins en moins souvent, écrire. J'avais trouvé un job à plein temps : animatrice Facebook.  Du soir au matin, à la recherche de votre regard, j'ai succombé à la vanité et oublié mon reflet jusqu'à m'y noyer.


Aujourd'hui je suis morte. ou peut-être hier, ou peut-être il y a plus longtemps que ça déjà. Je veux croire que je vais renaître. Coucher tout ça sur le papier est déjà un premier pas. Je vais surtout vous oublier un peu. Laisser de côté ce téléphone qui est devenu un prolongement de mes doigts. Visionner Top Chef à la télé en me disant que ce n'est pas bien, mais que si j'en ai envie, après tout..., ressortir mon vieux Canon et shooter les mascarons des façades. Marcher pieds nus dans cette rue si escarpée de Saint-Emilion. Humer un parfum qui traîne dans l'air, me réjouir du regard d'un inconnu qui passe, manger des huîtres au bord de l'eau, plonger les mains dans la terre au pied d'une vigne qui pleure. Regarder devant, ne pas me retourner ni chercher mon image dans le rétroviseur. Et de temps en temps venir voir auprès de cette drôle de famille qu'est la vôtre si rien n'a changé.





                                                                                                                    
* L'Etranger, Albert Camus                                                                                                                                                                                     




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