Les bords de mer me désespèrent...*


Quelques heures à la Grande Motte en plein mois d'août c'est un long voyage. Dans le temps et l'espace. Une virée dans un monde parallèle où les bords de mer me désespèrent.*
Ce qui devait être une pause détente et l'occasion de saluer mon père venu s'échouer là au pire de la saison, pour une obscure raison que je ne chercherai pas à deviner, s'est transformé en leçon de choses. A mi-chemin entre la promenade botanique et la leçon de dissection. Une plongée en apnée dans le grand bain aoûtien peuplé de créatures rougeaudes, à la peau plus luisante d'Ambre Solaire que celle d'un maquereau de ligne à la criée du Grau,

le maillot dégueulant ses bourrelets de saindoux, traînant leurs fausses Havaïnas avachies le long de restaurants de plage d'où s'échappent des effluves graisseuses d'improbables moules frites.

Cette expérience a commencé par un long -très long, beaucoup trop long- trajet d'un point A à un point B, communément appelé domicile/destination par tous les GPS du monde.


Quelle idée, me direz-vous, de tenter de gagner les plages un week-end de 15 août ! Je bats ma coulpe, mais entre une autoroute des vacances bondée comme le métro parisien aux heures de pointe et une crise diplomatique familiale, avais-je vraiment le choix ? Il a donc bien fallu patienter au son du tic-tac des feux de détresse allumés à intervalles réguliers pour rappeler au conducteur derrière moi que non, ce n'étaient pas les feux arrière, mais les freins, qui diffusaient chichement leur lumière écarlate sous un soleil de plomb. En contemplant d'un oeil ébahi l'éventail de doigts de pieds à la propreté plus que douteuse de la passagère du véhicule d'à côté, dont les pouces tout aussi en deuil s'excitaient frénétiquement sur le clavier du téléphone portable. Tandis que sous les miens défilait la voix nasillarde des animateurs de radios FM aux programmations plus pourries les unes que les autres -j'ai regretté plus tard cette pensée coupable.

Arrivée à la Grande Motte, direction les plages et leurs alignements de bâtiments décrépits dont l'allure, un jour futuriste, aujourd'hui "terriblement vintage chérie" selon les magazines de déco branchée, rappelle furieusement les séries américaines de science-fiction des années 60. Deuxième station de mon chemin de croix, trouver une place de parking. A l'heure où toute vie humaine, hypnotisée par le mystérieux son de flûte du joueur de Hamelin, se dirige implacablement vers le bord de mer, pas un espace n'est libre le long des trottoirs des rues sans charme, bordées de palmiers au rabais. Quelques gymkhanas plus tard sur le parking d'un supermarché, nous finissons par nous garer.

Mon père, ce héros, m'attend en plein soleil depuis près de deux heures.


Je ne m'explique cet entêtement à rester planté là au lieu de profiter de la fraîcheur de son appartement que comme l'expression d'un syndrome qui touche à la fois les gens âgés, dégagés de toute activité, et les touristes du nord : manger à l'heure -aussi appelé "bébé a faim". Pour ce qui est de la ponctualité, il n'est pas déçu, entre ma propension à jouer le lapin d'Alice et les aléas de la saison estivale dans une ville de bord de mer qui se rêve en Miami de pacotille.
Passées les embrassades, face à cet appel du ventre paternel, nous le suivons vers la plage où il nous emmène "au restaurant" -terme technique que j'ai bien du mal à coucher sur le papier tant il est impropre pour qualifier ce qui va suivre. Il s'immobilise le long du boulevard, à une cinquantaine de mètres de la dune, juste avant la première rangée de pyramides balladuriennes. S'y alignent pêle-mêle magasins de plage débordant de bouées flamants roses, baraques à frites, pizzerias et supérettes à touristes. C'est à l'entrée de l'une d'entre elles que nos pas s'arrêtent -enfin surtout les siens, les miens esquissant instinctivement une marche arrière, pas de tango vite arrêté par l'éducation que j'ai reçue et un reste de tendresse à l'égard de mon géniteur. Là s'étalent une quarantaine de tables de formica, à moitié remplies. Des sets plastifiés présentent la conséquente carte du fameux restaurant autoproclamé, sur laquelle il est impossible de passer à côté du "menu gourmand". Je tire la chaise et m'installe, pétrifiée à l'idée du déjeuner.

Taboulé, soupe de poissons "traditionnelle" (je me doute bien qu'ils n'allaient pas la revisiter, on n'est pas chez Passédat), et carpaccio en entrée.


Je choisis la viande crue, imaginant bien à quoi peut ressembler l'immanquable dôme de semoule -qui finira par atterrir dans l'assiette de mon paternel- où l'on cherche en vain le persil, la menthe et la tomate, désavantageusement remplacés par des raisins secs justifiant à eux seuls le qualificatif d'oriental. La viande, sans doute surgelée (un grand classique de ce type de produits dans beaucoup de cantines d'aujourd'hui), a le mérite d'être fraîche. Insipide, mais fraîche. Quelques copeaux durcis de grana padano de chez Métro, du basilic séché, complètement dénué de goût, un bain d'huile de tournesol (c'est de saison, la baignade), complètent le tableau, couronnés d'un quartier de citron minimaliste. Tout est fade, malgré le sel que je saupoudre en quantité. Je mange, je parviens même à sourire. Autour de moi, des vacanciers en extase, bercés par l'intégrale de Claude François que diffusent en boucle des hauts-parleurs fatigués au ciel de cette paillote de carton plâtre, s'empiffrent de leurs doigts boudinés, arrosant de ketchup le steak haché de leur progéniture, hésitant entre la glace Reine des neiges et Mickey, dont j'imagine rien qu'à l'intitulé toutes les bonnes choses qu'elles doivent contenir.
Au moment de débarrasser la serveuse, aimable et souriante, s'égare un instant et je rattrape une assiette au vol avant qu'elle n'atterrisse sur mes genoux. A l'arrache dirait mon garçon ! L'heure et la saison sont à l'indulgence, et j'ai choisi d'être positive au milieu de toute cette effervescence bon enfant.

A suivre, paella, moules marinières ou gardiane de toro. 


J'aime vivre dangereusement, je pars sur les moules. La gardiane ne supporte pas la médiocrité et la paella des fêtes votives me donne de l'urticaire, au propre comme au figuré. Jules, moins téméraire, prendra finalement la daube, qui passe à côté du désastre promis. Autour de nous, dans un sillage vanillé de Piz Buin, défile une cohorte hétéroclite de touristes -blonds bodybuildés, quinquas au ventre bedonnant, vieilles cagoles à la peau cuivrée racornie par les trop longues expositions au soleil, gamins braillards et ados renfrognés, casque vissé sur les oreilles, les bras chargés de serviettes bigarrées et de planches de surf qui ne franchiront aucune vague... Les mollusques, sans doute venus d'Espagne, sont cuisinés devant nous, et s'il y a un peu d'attente c'est plutôt une bonne nouvelle. Sans être vraiment goûteuse, la sauce, crémée, est plus que correcte. Et la cuisine ouverte se révèle d'une grande propreté. J'ai en tête certaines adresses qui ne pourraient pas en dire autant. La discussion s'échauffe un peu quand mon cher papa, voulant faire son malin, nous affirme que les moules marinières contiennent du pastis. Sérieusement ? Je ne suis pas venue là pour prendre un cours, et ma diplomatie a ses limites. Dans une tentative désespérée je détourne l'attention sur ses petits-enfants, photos et vidéos à l'appui. Ouf, la menace du Ricard s'éloigne rapidement.

Le dessert du chef est une sorte de flan/mousse au goût de crème brûlée (sic), que la serveuse nous recommande chaudement. Je regrette d'avoir posé la question. Elle arrivera sur l'une des assiettes, noyée de topping caramel. J'ai mal aux yeux. J'opte prudemment pour un sorbet citron. Pas de Menton bien sûr, mais pas trop sucré. Mieux qu'attendu.

Oh, j'ai oublié de vous parler du vin. Pourtant un grand moment. Ayant les pires doutes et sur les références à la carte, et sur la qualité des pichets, et n'étant définitivement pas rosé, je me rabats sur la bière. Le verdict de la compagne de papa en réjouira plus d'un : il est bon le rosé : il est frais. Je n'ai pas souhaité goûter.


Histoire de digérer un peu nos agapes, nous allons voir la mer. 

Une petite brise tempère la chaleur revenue sur ce coin de Méditerranée. J'aime les plages du Languedoc, l'Espiguette ayant ma préférence. De longues bandes de sable blanc et fin s'achevant en dunes herbeuses. J'imagine leur beauté quand elles n'étaient pas brodées de béton, quand seules quelques cabanes de pêcheurs ourlaient le bord de l'eau. J'ôte mes sandales pour fouler la grève brûlante sous les pieds. Je sens les regards étonnés ou désapprobateurs posés sur moi. La peau blanche, la robe... Ni maillot ni serviette, comme une revendication à l'envers. Je m'en fous. Je ne les envie pas, ces pantins désarticulés ruisselant de sueur, dont la seule obsession est de rentrer bronzé -comme un signe extérieur de richesse, histoire de montrer qu'on est parti !
A l'entour, parasols plantés comme des hallebardes et draps de plage étalés à touche-touche, dominos de couleur couverts de corps uniformes. Une planche sur laquelle on chercherait en vain Charlie ! Je hume la brise marine, je contemple l'horizon argenté, mon regard se porte jusqu'à Sète et le Grau-du-Roi. Je reviens sur mes pas, un dernier regard... qui suis-je pour juger ces gens heureux ? C'est subjectif le bonheur. Aujourd'hui le mien était de partager un moment avec mon père. Celui qui m'a élevée, qui m'a appris la forêt, le gibier, les baies, les champignons, celui à qui j'étais fière de présenter mon bulletin de notes.
Celui qui, un jour, a oublié définitivement la date de mon anniversaire.

* Julien Doré, Les bords de mer




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